France : le déconfinement sent déjà la piquouse

«Probable» que le «déconfinement» en France ne se fasse pas «en une fois et pour tout le monde»
Libération, 1er avril 2020

Edouard Philippe a jugé mercredi «probable» que le déconfinement en France ne se fasse pas «en une fois, partout et pour tout le monde», en espérant pouvoir présenter une ébauche de stratégie «dans les jours, les semaines qui viennent».

«Nous avons demandé à plusieurs équipes de travailler sur cette question en étudiant l’opportunité, la faisabilité d’un déconfinement qui serait régionalisé, qui serait sujet à une politique de test, en fonction, qui sait, de classes d’âge»
, a poursuivi le Premier ministre devant une mission d’information à l’Assemblée nationale. Pour l’heure, le confinement général en France est ordonné jusqu’au 15 avril.


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Francetvinfo, 2 avril 2020

Il veut pouvoir « donner une perspective » aux Français. Le Premier ministre, Edouard Philippe, a annoncé, mercredi 1er avril, son intention de présenter « une stratégie de déconfinement » dans « les jours qui viennent ». « Il est probable que nous ne nous acheminions pas vers un déconfinement qui serait général et absolu, en une fois, partout et pour tout le monde », a-t-il prévenu, auditionné par la mission d’information de l’Assemblée nationale sur l’épidémie de Covid-19, en visioconférence.

Cette stratégie ne reposera sur aucun précédent. Aucun pays « n’a jamais confiné aussi largement autant de gens » et, donc, aucun pays « n’a jamais déconfiné aussi largement autant de gens », a souligné le chef du gouvernement. En France, plusieurs équipes ont été chargées de plancher sur la question, dont le Conseil scientifique, qui doit rendre un avis dans les prochains jours. A travers le monde confiné, les mêmes questions se posent et les scénarios s’affinent. Voici ce qui ressort des premières analyses.

Un « déconfinement » encore lointain

Dans son précédent avis, le 23 mars, le Conseil scientifique soulignait qu’aucune levée des mesures ne serait envisageable tant que « l’objectif » du confinement ne serait pas « atteint ». Autrement dit, le pic de l’épidémie devra être largement passé et « la saturation des services hospitaliers » devra être « jugulée », en particulier dans les services de réanimation. Une telle situation ne devrait pas survenir avant la fin avril, au plus tôt, prévient le groupe de travail.

En Europe, aucun pays confiné n’a encore assoupli son dispositif – pas même l’Italie, où le mot d’ordre national « Je reste chez moi » est entré en vigueur le 10 mars, une semaine avant la France. Les premières tentatives ont actuellement lieu en Chine. Dans la province du Hubei, berceau de la pandémie, il est de nouveau possible de sortir de chez soi, de travailler et de voyager depuis le 25 mars, après deux mois sous cloche. La capitale régionale, Wuhan, restera toutefois en quarantaine jusqu’au 8 avril.

Une levée des mesures par étapes

Vous rêvez d’une fête de fin du confinement avec tous vos proches, où les gestes barrières laisseront place aux accolades et aux embrassades ? Cela n’arrivera pas de sitôt. « Il ne faut pas s’attendre à ce qu’à une date donnée, on appuie sur un bouton et que tout reparte », explique un ministre français, anonymement, à BFMTV. « Cela passera par un rallumage de chaque interrupteur, l’un après l’autre », a également prévenu le gouvernement italien. Le mot d’ordre devra être « la gradualité », selon un virologue italien cité par l’agence Ansa (en italien).

Même après la réouverture des écoles ou des entreprises, « nous aurons encore à appliquer les mesures barrières, à être attentifs au lavage des mains, aux distances » au moins pendant « quelques mois », a insisté, mercredi, le directeur général de la santé, Jérôme Salomon, interrogé par franceinfo. Les grands rassemblements devraient être parmi les derniers à reprendre.

Les autorités sanitaires britanniques estiment que l’ajustement des mesures de confinement s’étalerait « probablement » sur « six mois », voire plus. Dans The Sunday Times, l’épidémiologiste Neil Ferguson envisage que le télétravail et la fermeture des établissements scolaires puissent durer jusqu’à la fin de l’été.

Un recours massif au dépistage

Le président du Conseil scientifique, Jean-François Delfraissy, préconise de recourir à la « stratégie de tests massifs, utilisée notamment par les Coréens ». La Corée du Sud fait figure d’exemple dans la lutte contre l’épidémie, qu’elle a réussi à contenir rapidement en multipliant les opérations de dépistage et en isolant les cas positifs. « Nous avons plusieurs contacts avec des experts coréens » en vue de « la sortie du confinement », a révélé Jean-François Delfraissy, le 20 mars à La Croix.

Le ministre de la Santé, Olivier Véran, a promis une montée en régime du dépistage, avec « 50 000 tests » de détection classiques (dits PCR) par jour d’ici fin avril et l’arrivée progressive des tests rapides pour atteindre « plus de 100 000 » par jour « au mois de juin ». Cela ne suffira pas à dépister tout le monde, y compris les malades asymptomatiques. L’objectif est seulement d’« être en capacité de tester toutes les personnes qui ont des symptômes », concède la direction générale de la santé à Libération. Un défi de taille, car « l’horizon de déconfinement repose aujourd’hui sur la capacité des tests PCR ».

Des tests sanguins pour identifier les Français immunisés

Savoir qui est contaminé est une chose, mais savoir qui est immunisé en est une autre, encore plus déterminante. « Nous savons déjà que l’enjeu, à ce moment-là, sera de pratiquer des tests sérologiques pour identifier quels sont les Français qui ont eu la maladie, parfois sans le savoir », a affirmé le ministre de la Santé au JDD.

Contrairement aux tests de dépistage, qui permettent de savoir qui est porteur du virus à un instant donné, les tests sérologiques traquent les anticorps présents dans le sang et déterminent qui a développé une immunité. Dans le cas du Covid-19, l’immunité n’est pas encore prouvée « à 100% », reconnaît l’OMS, mais elle est « probable ». Cette immunité pourrait aussi n’être que temporaire, et non définitive.

Une fois l’immunité et la non-contagiosité établies pour une partie de la population, maintenir le confinement perdra du sens et le dispositif pourra être allégé. Le dépistage sanguin pourra être mené à très grande échelle, voire « sans limite », a assuré Olivier Véran, le 24 mars, en évoquant « des centaines de milliers de tests [qui] pourront être faits chaque jour ». Le ministre a ajouté, mardi, avoir « très bon espoir que, dans quelques jours, peut-être dans quelques semaines au plus tard, nous puissions réaliser des sérologies en population. »

Par région, par profil sanitaire ou par âge ?

La levée du confinement pourrait être mise en œuvre « territoire par territoire », a prévenu Olivier Véran, même s’il est « trop tôt » pour trancher. « On a fini par s’apercevoir que, grossièrement, l’épidémie suit un axe Nord-Est/Sud-Ouest, décrypte un ministre, cité anonymement par BFMTV. Ça veut donc dire que, quand la vague sera passée dans les premières régions, elle arrivera tout juste dans les dernières. » La réouverture des frontières nationales pourrait n’arriver qu’au terme du processus, après plusieurs mois, ajoute un membre du gouvernement.

Cité par Le Journal du médecin, l’infectiologue belge Nathan Clumeck estime que les tests sérologiques pourraient rapidement permettre « de ‘libérer’ sans risques des milliers de personnes dont le travail ou l’action sont essentiels pour le fonctionnement de la société ». Les personnes non immunisées devraient, elles, attendre que l’épidémie recule davantage.

A l’instar d’Edouard Philippe, le chercheur Fabrizio Pregliasco évoque aussi « une gradualité en fonction des tranches d’âge, avec de plus grandes précautions pour les personnes âgées et les sujets les plus fragiles ».

De nouveaux dispositifs de contrôle

Les nouveaux moyens déployés pour cette période impliqueront de nouvelles mesures de suivi. Pour le Conseil scientifique, la « politique de dépistage à grande échelle » devra être accompagnée d’une « politique d’isolement des personnes détectées ». S’agira-t-il de maintenir les malades peu ou pas symptomatiques chez eux, au risque de les voir contaminer leurs proches ? Des hôtels seront-ils réquisitionnés pour les accueillir, comme en Espagne ?

La question du contrôle des déplacements continuera de se poser. En Allemagne, la piste d’attestations d’immunité est à l’étude. « Les personnes immunisées pourraient recevoir un genre de laissez-passer qui pourrait, par exemple, leur permettre d’échapper à certaines restrictions », avance l’épidémiologiste allemand Gerard Krause, cité par The Guardian. En Chine, les autorités utilisent déjà un code QR qui indique, en fonction de l’état de santé supposé d’une personne, si celle-ci est autorisée à se déplacer.

En Corée du Sud, toute détection d’un nouveau cas positif est suivie d’une recherche de « cas contacts » par les autorités, qui traquent les déplacements récents avec les données GPS des smartphones, les caméras de surveillance et les informations bancaires. En France, l’Elysée a prié le comité d’experts Care d’examiner « l’opportunité de la mise en place d’une stratégie numérique d’identification des personnes ayant été au contact de personnes infectées ».

Le Premier ministre a toutefois assuré, mercredi, que de tels dispositifs de surveillance n’existaient pas en France « parce qu’ils ne seraient pas légalement permis », avant d’ajouter : « On pourrait peut-être, sur le fondement d’un engagement volontaire, utiliser ces méthodes pour mieux tracer la circulation du virus et les contacts (…) mais nous n’avons pas aujourd’hui d’instrument légal et nous ne travaillons pas aujourd’hui sur des instruments qui rendraient obligatoire ce tracking. »

Le risque d’une deuxième vague… et d’un deuxième confinement

En l’absence de vaccin ou de traitement efficace, la fin du confinement risque d’entraîner une augmentation du nombre de cas de Covid-19. « Si le taux de Français immunisés est trop faible, le virus pourrait repartir », met en garde Olivier Véran. Selon l’épidémiologiste Antoine Flahault, « il faudrait entre 50 et 66% de personnes infectées puis immunisées pour éteindre la pandémie » pour de bon.

La France serait encore loin de ce pourcentage : selon une estimation de l’Imperial College de Londres publiée lundi, seuls 3% des Français ont, pour l’heure, été infectés.

Tout l’enjeu est donc de lâcher du lest, tout en maintenant la situation sous contrôle, pour éviter une deuxième vague qui submergerait les hôpitaux. Une étude publiée dans The Lancet  le 25 mars, portant sur la ville de Wuhan, met en évidence l’intérêt de retarder la sortie du confinement : un mois supplémentaire permettrait de décaler de deux mois la survenue d’un nouveau pic, mais aussi d’en limiter l’ampleur.